Le chien : partenaire social de l’homme avant d’être un outil

Depuis des siècles, l’homme classe les chiens selon leur utilité ou leur fonction, opposant l’animal de compagnie à l’animal de travail. Pourtant, cette distinction, devenue aujourd’hui presque évidente, repose-t-elle réellement sur l’histoire, la biologie et la nature sociale du chien ?
Qu’est-ce qu’un animal de compagnie ?
L’animal de compagnie se définit comme un animal qui intègre la cellule de vie humaine et participe à son quotidien, en apportant un certain équilibre social et émotionnel, plus ou moins important selon son espèce. Aujourd’hui sont considérés dans cette classification non seulement les chiens et les chats, mais aussi les NAC (nouveaux animaux de compagnie), qui intègrent de petits mammifères mais également d’autres espèces telles que :
- des rongeurs,
- des oiseaux,
- des reptiles,
- des poissons,
- des batraciens.
Animal de compagnie et animal de travail : une distinction courante
On a souvent l’habitude de séparer les animaux qui nous accompagnent au quotidien en deux familles : l’animal de compagnie et l’animal de travail, notamment chez le chien.
La première question à se poser est donc la suivante : ces deux destinations sont-elles incompatibles ?
Un chien de travail peut-il être aussi un animal de compagnie, vivant au sein d’un foyer humain ?
Origines du chien et début de la domestication
Il convient tout d’abord de comprendre que le chien de travail est présent au côté de l’homme depuis le début de la domestication du loup, processus fondateur de la relation homme-chien. Aujourd’hui, le monde scientifique, s’appuyant sur les analyses de l’ADN mitochondrial, hérité invariablement de la génitrice et de génération en génération, s’accorde à constater que le chien est très probablement un descendant du loup gris. Bien sûr les études divergent lorsqu’il s’agit de définir l’époque et le lieu de cette domestication canine.
Nous retiendrons ici ce que nous expliquent de nombreux spécialistes en comportement animal : plusieurs loups gris auraient basculé vers le chien dans un espace de temps très réduit, il y a environ 15 000 à 20 000 ans. Plusieurs hypothèses sont possibles pour expliquer cette évolution ; l’une des plus vraisemblables est probablement l’adoption, par l’homme, de jeunes loups gris orphelins. Cette hypothèse est intéressante car on retrouve de nos jours, dans de nombreux pays, des pratiques d’allaitement de jeunes animaux domestiques ou sauvages par une femme, illustrant la proximité interspécifique.
Pour le louveteau, apprendre à vivre dans un groupe humain est assez facile, son parcours normal étant de devenir membre d’un groupe social auquel il apportera sa collaboration. Dans la meute de loup, chaque individu a un rôle à remplir. S’il ne peut ou ne veut pas le faire, il doit quitter la meute ou disparaître. Ainsi ces louveteaux retrouvent dans le groupe social humain la possibilité de satisfaire ce besoin de participation à l’acquisition des ressources nécessaires à la survie.
C’est ce qui reste du loup chez nos chiens d’aujourd’hui, la socialité. Cette dernière passant du mode intraspécifique, dans la meute, au mode hétérospécifique, dans le groupe homme/chien. C’est d’ailleurs à peu près la seule chose, en dehors de la génétique, qui reste commune aux chiens et aux loups : nos chiens sont des êtres sociaux, ils ne sont pas, ou plus, des loups.
Une collaboration réciproque entre l’homme et le chien
Si le loup/chien trouve avantage à convivre avec l’homme (nourriture moins aléatoire, par exemple), la réciproque s’installe rapidement pour le chasseur/cueilleur, dans une logique de coopération :
- garde des campements,
- ressources alimentaires,
- pistage du gibier,
- défense agressive,
- attelage…
Il est aussi probable que ce loup/chien ait eu, inconsciemment, un rôle sanitaire inattendu en consommant les déjections humaines et les viandes avariées. Ainsi, le microbiote du loup/chien va s’écarter de celui du loup pour se rapprocher de celui de l’homme.

L’émergence du chien de travail
Rapidement, ce nouveau chien va devenir un chien de travail. Des tâches répétitives lui seront confiées, pour certaines autres il les découvrira et les proposera à la communauté.
La sédentarisation du chasseur/cueilleur, il y a environ 8 000 ans, va renforcer cette collaboration avec l’apparition de nouveaux modes de vie :
- la chasse,
- la guerre,
- l’élevage.
Dans tous ces domaines l’homme va spécialiser le chien, ce dernier devenant « chien de travail », mais pas que…
Chien de travail et chien de compagnie : une fausse opposition historique
Lors de fouilles des tombes en divers points de la planète, on trouve de nos ancêtres inhumés en compagnie de leurs chiens, ce dernier portant des ornements similaires à ceux de leur « référent », signe d’un attachement fort. Ceci nous montre bien que la discrimination « chien de travail »/« chien de compagnie » n’est pas une nécessité et n’était pas une réalité.
Nos ancêtres utilisaient le chien mais « leur chien » était respecté. Il était à la fois chien de travail et de compagnie. Ce chien était considéré comme un être vivant faisant partie de du groupe de vie. C’était bien une relation de commensalité, un besoin réciproque de collaboration afin de survivre et d’assurer la continuité de chaque espèce. Il était bien à la fois chien de travail et chien de compagnie.
Le chien dans les pratiques spirituelles anciennes
La réflexion va encore bien au-delà puisqu’on retrouve, dans les pratiques animistes de nos ancêtres, l’inhumation du chien identique à celle de l’homme, parfois même conjointe. Le chien d’accompagnement du groupe de vie était considéré comme son partenaire et continuait à le suivre au-delà de la mort.
Une hypothèse sur la coévolution homme-chien
Parfois je me pose une question, à laquelle je n’aurai bien sûr jamais de réponse : Néandertal était physiquement et physiologiquement bien supérieur à notre ancêtre direct, Homo Sapiens, et pourtant il va disparaître il y a plus de 30 000 ans alors que Sapiens se développe. A ce jour, on n’a pas pu démontrer que Néandertal vivait avec des chiens ou entretenait une relation durable avec eux.
Et si l’espèce humaine de la préhistoire devait 30 000 ans de vie à sa coexistence avec le chien et non pas à son utilisation exclusive ?
Autres espèces animales et relations avec l’homme
Bien sûr, plus tard, d’autres espèces viendront assister l’homme pour sa survie et son développement : le cheval, les bovins…Mais on ne retrouvera que bien plus tard, et à niveau réservé à l’élite, des formes de cohabitations similaires, souvent guerrières, comme par exemple les chefs Mongols inhumés avec leurs chevaux.
Et le chat dans tout ça ?
Il apparaît en version domestiquée au moment de la sédentarisation de l’homme. A l’inverse du chien, le chat n’aura pas un rôle social important mais développera une faible collaboration directe. L’homme, passant de chasseur/cueilleur à chasseur/agriculteur, favorise son développement au moment de sa sédentarisation.
Le chat sera respecté grâce à ses compétences à réguler les nuisibles attaquant les récoltes. Ainsi, à sa manière, il collabore à la survie de l’espèce humaine.
On le constate au moment des grandes épidémies moyenâgeuses de peste, dont la propagation est assurée par la prolifération des rats, laquelle n’est plus contrôlée par les chats. En effet, à cette période, les félins sont considérés par l’Eglise comme des représentants de Satan et donc persécutés, avec des conséquences sanitaires majeures.

L’évolution moderne : de l’animal collaboratif à l’animal objet
La catégorisation en animal de compagnie ou animal de travail se renforce à la fin du XIXème siècle avec l’apparition des concours de beauté. Pour certains d’entre eux, il n’est plus demandé d’être performant mais d’être beau. Le critère de beauté induit le critère de différence, lequel génère la multiplication des races, indépendamment de leur destination fonctionnelle ou comportementale.
A partir de là, et pour un nombre croissant de sujets, il convient de plaire ou d’être différent, au détriment du besoin de complémentarité. L’animal collaboratif devient animal objet et la loi suit le mouvement.
Le chien de travail peut-il être un animal de compagnie ?
La question reste donc la suivante : l’animal, et plus précisément le chien de travail, peut-il être en même temps un animal de compagnie ?
Ma réponse est largement positive, contrairement à ce qui se pratique encore souvent dans les métiers du chien, à savoir l’incarcération durant les temps d’inactivité et le travail spécialisé sous la contrainte dès la sortie du box, au mépris du bien-être animal.
Une vision éthique du travail du chien
Je reste persuadé que le travail demandé à l’animal, au chien en particulier, doit être enseigné de manière à ce qu’il assimile sa tâche comme une action nécessaire à son groupe de vie, c’est-à-dire une forme de participation à la vie de son référent, dans une relation fondée sur la coopération et le respect.
Bien entendu, il y a une contrepartie douloureuse à ce choix, c’est la fin de la performance du compagnon. Le chien vivant avec son référent reste à ses côtés jusqu’à la fin, alors que le chien exclusivement de travail, lorsqu’il n’arrive plus à assumer sa tâche, est souvent abandonné ou euthanasié, car devenu inutile.
De ce point de vue le chat, moins investi dans l’activité humaine, est davantage épargné que le chien face à son vieillissement. Cette constatation souligne l’importance de reconnaître le chien comme un être social et partenaire, acteur à part entière de la relation homme-animal, et non comme un simple outil de travail.
Article rédigé par Jean-Claude Arnaud, Directeur ACCEFE Formations.
Publié avec son aimable autorisation. Nous le remercions chaleureusement pour le partage de ce contenu.



Socialité du chien et intégration au groupe humain